
Adrien : une après-midi dans les jardins du sultan
Paysagiste à Lyon, je m’échappe régulièrement à Istanbul pour quelques jours de lente déambulation. C’est lors d’un après-midi passé au palais de Topkapı qu’est né ce carnet de voyage.
Je m'appelle Adrien. À Lyon, où je vis, mes semaines de travail s'articulent autour du végétal urbain, du calepinage des dalles de pierre et du nivellement mesuré des cours et des parcs publics. Depuis des années pourtant, je boucle deux fois par an un petit sac de voyage en cuir pour m'envoler vers l'est, direction Istanbul, le temps d'une escapade de quatre ou cinq jours. Parfois, je voyage avec ma compagne et nos soirées s'étirent alors autour de mezzés partagés jusqu'au cœur de la nuit ; d'autres fois, je m'y rends en solitaire, calquant mon pas sur la lumière matinale, les verres de thé fumant et les pages blanches de mes carnets.
On me demande souvent ce qui me ramène inlassablement sur cette péninsule baignée par deux mers. Ce n'est guère la course aux monuments ni la volonté de cocher les étapes d'un itinéraire. C'est sa topographie, cette lumière maritime qui découpe la cime sombre des cyprès, et les siècles superposés dans l'épaisseur des maçonneries. Ce journal a véritablement pris forme un après-midi précis, lorsque j'ai compris qu'à moins de poser sur le papier la texture de ces heures suspendues, j'en perdrais la limpide quiétude.
Les ombres étagées du palais de Topkapı
Ce matin-là, j'avais entamé ma journée en remontant l'arête de la péninsule historique vers le palais de Topkapı. L'architecture impériale ottomane me touche particulièrement, moi qui passe mes journées à penser les transitions de l'espace. Elle n'écrase pas le regard sous une façade unique, colossale et intimidante. Elle se dévoile au contraire par degrés, s'égrenant à travers quatre cours successives, semblables à une enfilade de salons à ciel ouvert qui descendraient en terrasses vers l'eau.
En franchissant la haute porte de pierre fortifiée, j'ai laissé derrière moi la rumeur de la ville pour pénétrer dans la deuxième cour. Les cyprès effilés s'élançaient au-dessus de pelouses impeccablement tondues, encadrant le portique de la salle du Conseil impérial et la silhouette altière de la tour de la Justice. Je suis resté longtemps assis sur une assise de pierre basse, à l'ombre d'un platane, observant le dialogue entre la pierre de taille grise, le marbre des colonnes et le vent qui agitait le feuillage.

J'ai consacré une bonne moitié de la journée à parcourir le reste du domaine. J'ai pris le temps d'arpenter le Harem, m'égarant dans ses couloirs étroits tapissés de faïences, sous ses plafonds peints en coupole et au creux de ses cours intérieures d'une admirable intimité. J'ai ensuite longé les cuisines du palais pour contempler la collection de céladons et de porcelaines bleues et blanches réunie sous les cheminées de brique coniques, avant de m'arrêter au musée des horloges, captivé par la précision des mécanismes offerts en présents diplomatiques il y a plusieurs siècles.
Enfin, j'ai débouché sur l'esplanade de marbre de la quatrième cour. Là, tout près des auvents émaillés du pavillon de Bagdad, le palais s'ouvre sans retenue sur les éléments. Accoudé à la balustrade, le visage offert à la brise marine, on embrasse du regard la confluence du Bosphore et de la Corne d'Or à la pointe de la péninsule. Appuyé contre le parapet tiède, j'ai sorti mon carnet de croquis pour saisir cette ligne où les jardins en terrasses rejoignent le grand large.

En marge des remparts, la douceur du soir
En fin d'après-midi, la fatigue gagnait mes jambes et mon carnet s'était couvert de taches d'encre et de coupes architecturales hâtives. J'ai quitté l'enceinte du palais pour m'engager dans la rue Soğuk Çeşme, une venelle pavée particulièrement paisible, bordée d'un côté par les remparts séculaires de Topkapı et de l'autre par des maisons ottomanes en bois restaurées, toutes blotties dans l'ombre de Sainte-Sophie.

C'est adossé à ces vieux murs d'enceinte que j'ai découvert le Chimney Bistro. L'atmosphère s'est révélée réconfortante après de longues heures sur les dalles de pierre : des briques chaleureuses entourant le bar, un toit ouvert laissant filtrer l'air du soir, et un murmure discret, sans prétention. Installé dans un angle tranquille, j'ai commandé un verre de vin rouge et choisi leur Chimney Combo, associant un verre à un pide tout juste sorti du four.

Assis là, sous le ciel découvert, écoutant le tintement des verres et l'écho ténu de l'appel à la prière flottant au-dessus des créneaux, je me suis surpris à écrire des pages entières plutôt qu'à dessiner. Ce passage feutré, de la majesté des cours impériales à la quiétude d'une table dressée contre la pierre ancienne, compose le rythme stambouliote que je préfère. Il m'a paru tout naturel que ce carnet prenne racine ici.
Réserver le menu du bistrotChimney Bistro, Sultanahmet
